[COURS1] Introduction à l’analyse spatiale (et temporelle) des phénomènes sociaux

Masters Géoprisme et Carthageo

Author

Claude Grasland, Malika Madelin

Published

January 9, 2025


A propos de ce document

Ce support de cours a été créé pour la session 2025-26 du cours d’analyse spatiale des phénomènes sociaux destiné aux étudiants de géographie des universités Paris Cité et Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

1 INTRODUCTION

Le terme analyse spatiale (en anglais spatial analysis) demeure largement employé par les spécialistes de géographie quantitative ou de géomatique. Mais son contenu est loin d’être clair. Il varie en effet dans le temps ou dans l’espace et constitue à cet égard un objet très intéressant d’épistémologie et d’histoire des sciences.

Définition de l’analyse spatiale

L’analyse spatiale étudie les interactions qui se nouent au cours du temps entre des individus et/ou des lieux en faisant l’hypothèse d’une décroissance des interactions en fonction de la distance qui sépare ces individus ou ces lieux.

Plutôt que de retracer l’histoire du terme, nous chercherons davantage à en proposer un cadrage théorique en définissant une axiomatique permettant de construire un minimum théorique c’est-à-dire une abstraction préalable à toute application empirique.

1.1 Axiomatique

Proposons une première axiomatique provisoire de ce que pourrait être un monde.

  • Axiome 1 : Il existe un monde à l’intéreur duquel des individus interagissent dans le temps et l’espace.

  • Axiome 2 : Ce monde est fini dans chacune de ses trois dimensions :

    • Axiome 2.1 : Les individus qui compose le monde forment une population dénombrable munie d’attributs.
    • Axiome 2.2 : Le temps qui ordonne les événements se produisant à l’intérieur du monde est segmentable en intervalles de temps ou périodes.
    • Axiome 2.3 : L’espace à l’intérieur duquel interagisse les individus est découpable en un nombre fini de lieux constituant une grille ou une régionalisation.
  • Axiome 3 : Les trajectoires des individus peuvent être décrits par des événements de différents types parmi lesquels

    • 3.1 Apparition : naissance d’un nouvel individu
    • 3.2 Disprition : disparition d’un individu
    • 3.3 Mutation : changement d’attribut social
    • 3.4 Mobilité : changement de position spatiale
  • Axiome 4 : les interactions entre les individus sont à la fois cause et conséquence des événements qui modifient la structure et la dyamique du monde.

    • 4.1 : Structure : description du monde à un instant t permettant de définir des interactions potentielles
    • 4.2 : Dynamique : description du monde au cours d’une période passée [t-1,t] permettant d’examiner les interactions effectivement réalisées.
  • Axiome 5 : Toute description du mondeproduite par des individus localisés à l’intérieur de celui-ci est nécessairement incomplète et partiale.

    • 5.1 : Incomplétude : Conséquence des deux théorèmes de Gödel, un système axiomatique de description du monde ne peut être validé qu’à l’extérieur de celui-ci.
    • 5.2 : Partialité : Dès lors qu’il nexiste pas de théorie unique, différents groupes d’individus peuvent proposer des descriptions du monde concurrente sans qu’il soit possible de trancher en faveur de l’une plutôt que l’autre.

1.2 Interaction et temps

Une interaction est une relation qui se réalise à un instant donné ou pour une période donnée et qui modifie l’état d’un système social ou spatial. Une interaction implique donc plusieurs choses

1.2.1 Temps linéaire ou temps cyclique ?

Une interaction est nécessairement inscrite dans une histoire ce qui implique une conception du temps, que celui-ci soit linéaire ou cyclique.

  • Ainsi en temps linéaire la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb correspond à une interaction entre deux groupes sociaux (les européens et les amérindiens) et deux ensembles de lieux (l’Ancien Monde et le Nouveau Monde).

  • En temps cyclique on pourrait prendre l’exemple des marées qui sont déclenchées par l’alignement de la Terre et de la Lune à intervallesréguliers.

1.2.2 Temps et population

La population : Entendue comme un ensemble d’individus, une population est caractérisée par des interactions sociales c’est-à-dire des relations qui se nouent entre certains des individus à un moment donnée et/ou pour une période donnée. Ces interactions contribuent à l’évolution, la transformation, la reproduction et dans certains cas la disparition de la population concernée.

Rmq1 : Les populations concernées par les populations ne sont pas forcément humaines. On peut tout à fait appliquer le concet à des populations animales ou végétales. L’un des cas les plus connu est celui des fourmis qui ont souvent servi de modèles pour la simulation de systèmes complexes et la création d’algorithmes.

Rmq2 : Il existe des modèles d’interaction entre deux ou plusieurs populations. L’un des plus connu est le modèle de Voltera-Lotka aussi connu sous le nom de modèle proie-prédateur dont vous trouverez une présentation ici

Modèle proie-prédateur

1.2.3 le diagramme de Lexis

On peut tout à fait imaginer des modèles d’interaction sociale ne faisant intervenir que le temps. Mais nous verrons par la suite que l’inverse n’est pas vrai et que tout modèle d’interaction spatiale implique obligatoirement la prise en compte du temps.

Le diagramme de Lexis utilisé en démographie permet d’illustrer le cas d’interactions sociales se déroulant uniquement dans le temps et qui dépendent à la fois du temps historique (date d’un événement) et du temps individuel (âge de la personne). Prenons par exemple quatre géographes français parisiens et demandons nous s’ils ont eu l’occasion de se rencontrer au cours de leur vie et de débattre en face à face.

Paul, Emmanuel, Pierre et Christian (1) : interactions temporelles ?

Les notices Wikipedia nous indiquent ceci :

On peut alors représenter la ligne de vie de chacun sur le diagramme de Lexis qui permet de croiser le temps historique (année) et le temps individuel (âge) :

  • Commentaire : Paul Vidal de la Blache a pu dialoguer largement avec Emmanuel de Martonne dont il a fait son héritier spirituel. Les opportunités d’interaction correspondent à la possibilité de relier deux lignes de vie par une droite verticale. Mais il faut également que l’âge autorise l’interaction. Ainsi, Pierre Georges est certes contemporain de Paul Vidal de la Blache, mais il n’a que 9 ans au moment de la mort de ce dernier. Il a en revanche pu intragir avec son prédécesseur Emmanuel de Martonne et son successeur Pierre Georges, qui lui-même a pu rencontrer Christian Grataloup, ect.

Ce mécanisme de recouvrement des lignes de vie est selon le sociologue Georges Simmel Simmel (1950) un mécanisme essentiel de reproduction des sociétés, y compris celles dont les membres sont astreint au célibat comme le clergé catholique. Dès lors que les membres successifs d’une société partagent un temps de vie suffisant, ils peuvent échanger et transmettre des idées ou des pratiques.

1.3 Interaction et espace-temps

Si l’on peut imaginer des interactions sociales se déroulant dans le temps sans faire intervenir l’espace, l’inverse est plus difficile à concevoir voire impossible. Les interactions spatiales qui constituent le coeur de l’analyse spatiale n’ont en effet de sens que si la distance séparant deux lieux constitue un frein aux interactions entre les individus au cours de leur existence.

Paul, Emmanuel, Pierre et Christian (2) : interactions spatiales ?

Emmanuel de Martonne, Pierre Georges ou Christian Grataloup ont tous fréquenté au cours de leur vie l’Institut de Géographie localisé 191 rue Saint-Jacques et achevé en 1924. Ils ont peut-être même occupé les mêmes bureaux ou enseigné dans les mêmes amphithéâtres. Mais cette proximité spatiale n’aurait en aucun cas permis qu’ils ne se rencontrent s’ils n’avaient pas vécu également à la même époque.

L’interaction spatiale est donc toujours une interaction spatio-temporelle. Toute géographie est en réalité une time-geography. Nous allons illustrer ce point à travers une version revisitée du conte de Cendrillon.

Cendrillon et le Prince Charmant : interactions spatio-temporelles ?

Exemple (simple) de time-geography : Le monde se réduit à une route unique de 70 lieues (une lieue fait environ 4 km). Cendrillon (en bleu) réside au point n°20 dispose d’un carosse qui lui permet de franchir 20 lieux en 12 heures. Le Prince Charmant (en rose) résode au point n°50. Il n’est pas très sportif et peut franchir 5 lieux en 12 heures. Ils sont donc situés à 30 lieux de distance l’un de l’autre. Chacun d’eux part de chez lui à minuit et doit impérativement rentrer à son domicile avant le lendemen à minuit. Pourront-ils se rencontrer ? Supposons maintenant que le Prince charmant ait réussi à voler le carosse de son père …

  • Commentaire : Les losanges bleus et roses indiquent la portion d’espace-temps que chacun peut parcourir en assurant le retour à son domicile dans un délais de 24h. On voit que la rencontre est impossible car les deux espaces-temps n’ont pas d’intersection commune.

  • Commentaire : Les deux espaces temps se recoupent désormais et indique (en jaune) la zone de l’espace-temps où Cendrillon et le Prince peuvent se retrouver. Spatialement, il s’agit de la zone comprise entre les kilomètres 30 et 40. Le point de rencontre optimal est le kilomètre 25 où ils pourront passer six heures ensembles, de 9h à 15h avant de devoir retourner à leur domicile.

1.4 Interactions et distances spatiales

1.4.1 “L’espace ne pose pas forcément un problème intéressant à la société” (J. Levy, 1986)

On a coutume de dire que l’analyse spatiale est l’étude de l’influence de la distance sur le fonctionnement des sociétés humaines. Certain ajouitant même que “si la distance n’existait pas, la géographie n’existerait pas. Plus subtilement, Jacques Levy dans un chapitre de l’ouvrage Espaces, Jeux et Enjeux (1986?) s’est interrogé sur l’évolution du rôle de la distance dans l’histoire humaine et a proposé un schéma théorique en trois étapes correspondant à trois types de sociétés :

  • Sociétés pré-géographiques : ce sont des sociétés à faibles capacités de déplacement et pour lesquelles les localisations sont quasi-impératives. Elle ne peuvent pas s’éloigner de plus d’une certaine distance d’un point de référence constitué par un ressource matérielle (ex. un point d’eau) ou symbolique (ex. un lieu de culte). Dès, lors les différentes sociétés ne se rencontreront jamais et le fait qu’elles soient plus ou moins proches ou éloignées n’a aucune importance. Chaque société est en quelque sorte une monade isolée du reste du monde, comme dans le roman de science-fiction de Robert Sylverberg, Les monades urbaines (1971).
Les monades urbaines de R. Sylverberg (1971): un monde pré-géographique ?

Couverture de l’édition française

Les monades urbaines sont un monde pré-géographique au sens où aucune communication ne doit exister entre les tours qui forment des mondes autonomes. Mais on peut indiquer - sans pour autant dévoiler l’intrigue - que cette règle va être transgressée et provoquer une transformation radicale.

Il est intéressant de noter que dans ce roman l’espace continue à jouer un rôle mais uniquement dans le sens vertical. Les monades sont en effet des tours où la hiérachie sociale très stricte est directement liée à l’étage dans lequel les individus résident ou travaillent.

  • Sociétés post-géographiques : ce sont des sociétés dotées de moyen de communication instantanés, gratuits et indépendant de l’éloignement spatial des personnes qui souhaitent échanger. On peut s’en faire une image en supposant que chaque individu dispose d’un pouvoir de télépathie et dispose d’un annuaire complet de l’ensemble des autres individus qui composent la population à un instant donné (ce qui ne correspond pas à la situation actuelles des communications par internet ou téléphone mobile où un tel annuaire n’existe pas et où le coût de communication n’est pas nul). Une telle société peut également accéder à des ressources ou échanger celles-ci pour un coût de transport nul. Les interactions demeurent a priori tributaires du temps (on ne peut pas forcément échanger avec plusieurs personnes à la fois et certains individus naissent ou meurent). Elles demeurent également a priori tributaires des attributs des individus (tous les individus ne parlent pas forcément la même langue, ne partagent pas forcément les mêmes valeurs, …) et de leur compétition pour les ressources (création de monopoles ou d’oligopoles). En bref, il peut demeurer dans ces sociétés une démographie, une histoire, une sociologie, une économie … mais quelle est l’utilité d’une géographie ? Dès lors que les coûts de communication ou de transport sont uniformément nuls, la position des individus ou des ressources dans l’espace n’a aucune importance. Dans le domaine de la science fiction, cette idée d’abolition de la distance est illustré dans de nombreux romans parmi lesquels on peut citer le roman de Philip K Dick Ubik (1966) qui, comme son nom le suggère, étudie l’effet de l’ubiquité sur le fonctionnement d’une société.
Ubik de P.K. Dick (1966): un monde post-géographique ?

Couverture de l’édition française

Le roman de Philip K. Dick est sans doute l’un des chef-d’oeuvre les plus effrayant de la science fiction car il imagine l’existence de télépathes qui peuvent non seulement communiquer instantanément dans l’espace mais aussi de déplacer dans le temps et ainsi en modifier l’histoire. L’abolition simultanée des deux formes de distances (dans l’espace et le temps) aboutit à des conséquences cauchemardesques qu’on se gardera de dévoiler ici.

  • Sociétés géographiques : Elles constitueraient donc selon Jacques Lévy une étape intermédiaire de l’hitoires des sociétés humaines au cours de laquelle les localisations ne sont plus impératives (sociétés pré-géographiques) mais où l’éloignement des individus dans l’espace demeurent une contrainte significative à la réalisation d’interactions sociales (entre individus) ou économiques (entre individus et ressources).

Cette vision ternaire et dialectique -probablement issue de la formation marxiste de l’auteur- peut déboucher sur une représentation plus complexe de l’histoire humaine dans laquelle co-existeraient chacune des formes pures décrites par J. Levy selon les types d’interaction considérées. Les interactions amoureuses pourraient demeurer par exemple fortement déterminées par la proximité spatiale alors que les interactions économiques seraient de moins en moins liées à la proximité. Mais le passage d’un stade à un autre ne serait pas nécessairement inéluctable et la fameuse “marche de l’histoire” pourrait connaître des retours en arrière voire obéir à des cycles. Qu’il suffise sur ce point de rappeler les nombreuses théories qui ont surgi après la fin de la Guerre Froide, au temps d’une supposée “mondialisation heureuse” pour prophétiser la “fin de la géographie” (O’Brien, 1992), la “mort de la distance” (F. Cairncross, 1998) et l’avènement d’un “monde plat” débarassé de la “tyrannie de la distance et des frontières” (T. Friedman, 2005).

1.5 La contrainte chorotaxique

Si la distance géographique pose un problème aux sociétés humaines - et justifie l’existence de géographes - c’est fondamentalement en raison de la contrainte chorotaxique définie par Henry Reymond parle fait que deux objets ou deux individus ne peuvent pas aoccuper le même point de l’espace au même moment (Isnard H., Racine J.B., Reymond H., 1981). Dès lors qu’une société procède à une première implantation en un lieu donné, elle réduit le nombre de choix pour des implantations ultérieures (rappelons que dans notre axiomatique provisoire le nombre de lieux est fini). Cela signifie que pour le choix d’une seconde implantation, la société disposera très précisément de trois solutions :

  1. Remplacer la première implantation en la détruisant.
  2. Juxtaposer la seconde implantation à la première, que ce soit verticalement ou horizontalement, en créant une relation de contiguïté.
  3. Espacer la seconde implantation en l’éloignant de la première d’une certaine distance.
Axiomatique d’un monde fini et discret
  • Remarque :Cette aximatique est très proche de celle qui a été proposée au début de ce cours dans la mesure où elle suppose bien l’existence d’un monde fini doté d’une population finie qui agit dans un temps discret (actions successives par intervalles de temps) et d’un espace discret (nombre fini de localisations possibles). Les règles que déduit H. Reymon ne sont donc valable que dans le cadre de ces conditions de finitude et n’auraient sans doute pas de sens dans un monde infini où les phénomènes seraient continus dans l’espace comme dans le temps.

H. Reymond déduit trois conséquences de la contrainte chorotaxique que nous allons discuter successivement.

1.5.1 Une obligation : l’espacement

Le fait de ne pas pouvoir implanter deux choses en un même point de l’espace au même moment oblige donc les sociétés à prendre des décisions en matière d’implantations de logements, d’activités économiques, de commerces, de services…

Ces décisions peuvent dans certains cas être prises librement par les individus, mais elles sont également l’objet de règles qui limitent les possibilités de choix et peuvent faire l’objet de sanctions par une autorité politique ou adminisrative. Elles peuvent évidemment faire l’objet de conflits lorsque plusieurs individus sont en concurrence pour une même implantation. Bref, l’espace est politique ce qui en soit n’est pas un scoop. Mais permet de rappeler le lien profond qui unit la géographie et le droit. Les lois de l’espace que formule l’analyse spatiale peuvent être d’ordre économique (décroissance des interactions en fonction du coût de transport) mais aussi sociologique (formation de ghetto) et juridique (interdiction d’implanter une pharmacie à moins d’une certaine distance d’une autre).

Bref, il faut espacer mais comment s’y prendre ? Et cela justifie-t-il de faire appel à un corps de spécialistes appelés géographes, aménageurs, architectes ou urbanistes ?

1.5.2 Une liberté : la disposition

L’espacement est un problème, mais un problème qui possède généralement plusieurs solutions (rappelons la célèbre devise des Shadoks en la corrigeant légèrement : “s’il n’y a pas de solution - ou s’il y en a une seule - il n’y a pas de problème !”). La question est alors de savoir dans quelle mesure telle ou telle solution se révèle plus avantageuse pour tel individu, tel groupe d’individu ou la société dans son ensemble. En d’autres termes, comment évaluer une disposition et la déclarer préférable à une autre ? Quelle norme mettre en oeuvre ? Comment concilier les intérêts éventuellement contradictoires d’individus ou de groupes d’individus ?

Distributon des activités et services de Goose-City en 1840 et 1850

Dans cet exemple inspiré de Lucky Luke (Des barbelés sur la prairie) et tiré d’un vieux cours d’analyse spatiale on avait imaginé un groupe de pionniers qui partent à la conquête de l’Ouest américain et s’implantent après avoir massacré les populations autochtones au nom de la “civilisation”…

Chacun a reçu une parcelle de forme carrée où la plupart ont implanté une ferme. Mais certaines parcelles ont été réservées à l’implantation de commerces ou de services indispensables à la population décrits dans le tableau ci-dessous

Lors de leur arrivée en 1840, les pionniers ont tiré au hasard la disposition des fermes et des activités car ils avaient lu des ouvrages religieux qui annonçaient l’avènement d’un monde plat débarassé de la tyrannie de la distance et annonçaient la mort de la géographie. Tous les géographes avaient donc été brûlés en place publique sur un bûcheer composé de cartes. Mais dix ans après on avait observé des changements dans la répartition des fermes et des activités car quelques problèmes étaient apparus…

  • Situation en 1840

  • Situation en 1850

1.5.3 Une puissance : la surface

la troisième conséquence tirée par H. Reymonde de la contrainte chorotaxique réside dans le fait que la répartition bi-dimensionnelle des activités augmente la possiblité de trouver des arrangements multiples. On peut illustrer ceci par l’exemple très simple de la répartition de 7 villages dans une plaine homogène ou une vallée de montagne plus ou moins large.

Comment combiner proximité et éloignement

Dans cet exemple théorique, il s’agit de disposer sept villages en fonction de deux demandes d’espacement :

  1. Chaque village veut être situé à au moins 10 kilomètre du plus proche afin de disposer d’un territoire (finage) suffisant pour ses activités.
  2. Chaque village veut pouvoir échanger facilement avec les six autres et en être aussi proche que possible tout en respectant la règle de distance minimale

Comme le montre les cartes-ci-dessous, la seconde règle aboutit à des solutions plus satisfaisante dans un esapce à deux dimensions (plaine homogène) que dans un espace à une dimension (vallée étroite).

On pourrait ajouter à la démonstration proposée par H. Reymond que la liberté serait encore accrue dans un espace à trois dimension comme on peut le faire dans les espaces urbains denses en jouant sur la verticalité.

1.6 Conclusion : Les lois de l’espace

L’exemple de Goose-City conduit à s’interroger sur l’existence de lois de l’espace. Deux points de vue s’opposent - apparemment - à ce sujet, illustrés par deux textes de R. Brunet et J. Levy

Deux points de vue sur l’existence de lois de l’espace
  • “On ne fait pas ce qu’on veut de et dans l’espace” (Roger Brunet, 1990) :

La production de l’espace conserve […]une double détermination, générale et locale. Tout le problème de la recherche sur l’espace géographique est de faire le tri entre les lois et les règles, ce qui vaut à l’échelle mondiale et ce qui est propre à des modes de production, des cultures ou quoi que ce soit d’équivalent qui régionalise l’espace - et le temps. La géographie a d’abord vu le foisonnement de situations uniques, c’était même sa fonction d’exploratrice. Puis elle a cherché, à partir de là, à regrouper en types formels ce qui semblait se ressembler; faute de méthode, ce fut sa période ingrate. Elle a tendance maintenant à chercher des lois, et à évaluer des écarts aux lois; c’est aussi pour retrouver l’unique en l’appréciant mieux. Elle y reprend sel et miel. Ce faisant, elle a cru pouvoir observer que, non seulement les sociétés ont leurs lois, au sens strict et au sens large, mais encore l’espace a les siennes propres. Ces lois sont de nature topologique ou, plus largement, physique, même s’agissant de phénomènes sociaux. Leur découverte a donné lieu à une abondante littérature, et à d’infinis raffinements techniques. Au point qu’elles n’ont pas échappé aux phénomènes classiques d’aliénation et de réification, certains chercheurs s’acharnant autour des équations en perdant de vue toute relation avec les processus réels. Comme l’espace lui-même, les lois de l’espace n’ont de réalité que dans la mesure où elles expriment des relations sociales, où elles ont une logique sociale. Elles concernant des populations concrètes, leurs échanges et leurs œuvres. La géographie se déploie ici entre deux aliénations: chercher des lois sans s’interroger sur les pratiques qu’elles recouvrent, des lois comme immanentes ou célestes; ou nier toute loi de l’espace parce qu’il n’y aurait de loi que de la société, ou même de l’économie, voire du politique, non moins réifiées à leur tour. Mais on ne fait pas ce que l’on veut de et dans l’espace. Densité, distance, diffusion et quelques autres phénomènes sont spécifiquement phénomènes de l’espace. Bien entendu, quand ils concernant l’espace géographique tout entier, et pas seulement le relief ou la couverture végétale, ils n’existent qu’à travers les relations sociales; ils n’en ont pas moins leurs lois et leurs effets propres, dont les sociétés ont le plus grand intérêt à tenir compte. Il est assez d’échecs d’implantation pour le rappeler.

Source : R. Brunet, Mondes Nouveaux / Géographie Universelle tome I, Hachette-Reclus, 1990, p. 79

-“La spatialité ne peut être définie en soi, indépendamment du”contenu” de réel qui l’organise” (Jacques Lévy, 1986)

Axiome 1 : L’espace est une catégorie correspondant, selon la tradition marxiste, à un mode d’existence de la matière. La spatialité ne peut être définie en soi, indépendamment du “contenu” de réel qui l’organise.

Axiome 2 : L’espace social, c’est-à-dire la répartition des phénomènes sociaux selon les deux dimensions courbes de la surface terrestre ne pose pas forcément un problème intéressant à la société. Si les localisations sont rendues quasi impératives par l’absence de maîtrise des hommes sur leurs conditions de vie, on est en présence d’une société pré-spatiale ; si, à l’inverse, la liberté d’allouer des éléments de la société ici ou là est totale, si l’ubiquité matérielle (transports) ou immatérielle (télécommunications) génère une totale isotropie, on peut dire que la société est de nature post-spatiale. On posera donc que c’est dans la phase transitoire entre ces deux situations extrêmes que prend sens une approche scientifique de l’espace social.

Axiome 3 : Une fois rejeté le primat de l’économique, du sociologique ou du politique dans l’explication des faits sociaux (on ne peut comprendre les rapports marchands sans se référer aux rapports sociaux, ni ces derniers sans reconnaître l’existence d’un pouvoir politique), force est de reconnaître qu’il ne peut y avoir de hiérarchie entre les sciences sociales dès lors que chacune d’entre elle est capable de prendre en compte l’ensemble du réel social, la généralité des phénomènes qui constituent une société.

Axiome 4 : Il n’est pas possible d’isoler un ensemble de “choses” de la société telles que nous puissions comprendre leur fonctionnement sans faire entrer le reste de la société dans notre raisonnement. Toutes les sciences sociales sont donc à la fois totales et partielles ; elles représentent une dimension qui est aussi un problème - une liberté et des contraintes, des choix et un enjeu - pour la société qui pousse certains de ses membres à y réfléchir.

Source : J. Lévy, “L’espace et le politique : quelles rencontres ?” in Brunet R., Auriac F., 1986, Espaces, jeux et enjeux, Fayard-Diderot, Paris, pp. 251-268

Références

Chapelon L., 2014, “Accessibilité”, Hypergeo, encyclopédie en ligne

Pumain D., Saint-Julien T., 2010, Analyse spatiale : les localisations, Paris : Cursus Armand Colin, p.31.

Simmel, Georg. 1950. The Sociology of Georg Simmel. Free Press.